Le pardon des rois

ecrit par: Mohammed Ennaji

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    Pour comprendre notre société et l’autorité qui y préside il faut remonter plus loin que les slogans qui sont des outils de lutte efficaces quand on sait à quoi on a affaire.
    Aussi pour aller un plus loin dans l’intelligence de la grâce, voici un texte extrait de mon livre “le sujet et le mamelouk” paru chez Fayard. Je le poste ici car il est introuvable sur le marché, étant je pense épuisé.

    Le pardon des rois

    Venue implorer le roi Richard III pour la grâce de son fils, la duchesse d’York a ces mots poignants et fort éloquents quant à la nature du pardon royal :
    Non, ne dis pas encore : relevez-vous ! Dis : je pardonne, avant de dire: relevez-vous. Si j’avais été la nourrice chargée de t’apprendre à parler, le mot pardon eût été le premier dit par toi. Jamais je n’ai tant brûlé d’entendre un mot. Roi, dis : je pardonne ; que la pitié te le fasse dire. Le mot est court, mais moins court encore qu’il n’est doux : pas de mot qui aille aussi bien à la bouche des rois !
    L’élan maternel puissant fait ployer genou aux mères de toute condition pour le salut de leurs enfants. Voici encore une mère de prince venant solliciter la même grâce que la duchesse de York, mais sous d’autres climats. Zobeida, belle-mère d’Al-Mâmûn, supplie celui-ci de gracier son fils Al-Amîn :
    Tout péché Ô Commandeur des Croyants – si grand fût-il – est mince au vu de ton pardon. Tout manquement – si grave fût-il – est misérable au vu de ta grâce. C’est ainsi que Dieu t’a constamment inspiré. Qu’il étende ta durée et rende ta fortune parfaite ! Qu’il fasse perpétuer par toi le bien et chasser le mal !
    C’est l’écrit d’une âme en peine qui met son espoir en toi dans la vie face aux vicissitudes du temps et dans la mort pour le bon souvenir. Si tu juges bon de compatir à ma faiblesse, à mon humiliation soumise, à l’impuissance où je suis et aux liens du sang, en vue que Dieu réponde favorablement à tes attentes, alors fais-le et rappelle-toi celui qui, vivant (son père le calife Hârûn al-Rachîd), eût été mon intercesseur auprès de toi.
    Le calife exécuta son frère, il en allait du trône. Le roi pardonne quand il règne en maître absolu et incontesté. Dans l’exercice de l’autorité, la perfectio n de la maîtrise et du commandement suppose un usage sage et cynique du pardon. Le pardon doit conforter la puissance et non dévoiler une faiblesse. Le maître doit sévir quand cela s’avère nécessaire pour préserver à l’avenir l’obéissance . C’est la ligne de conduite divine : « Si nous leur faisons miséricorde, si nous écartions d’eux le mal, ils continueraient à marcher aveuglément dans leur rébellion. ».
    Le pardon est un symbole de la puissance. Ainsi la puissance du Roi des rois est absolue du fait non seulement de ses bienfaits inépuisables mais aussi de sa miséricorde (rahma). Celle-ci, de l’avis des jurisconsultes, ne suppose rien en retour de la part du bénéficiaire, contrairement au pardon en usage dans les autres relations hiérarchiques, que ce soit entre père et fils où entre époux et femme comme entre maître et esclave. Dans celles-ci le pardon intervient, aux dires des jurisconsultes, par crainte d’une punition, par souci de miséricorde ou tout simplement pour cause de faiblesse humaine , ce qui n’est pas le cas de Dieu dont dépendent tous les commandements (père, époux, maître, roi) .
    Le hilm ou clémence est une des qualités les plus réputées dans l’ancienne Arabie. Les trois piliers de la chefferie dans la région étaient en effet la bravoure, le don et la clémence . La plupart des grands seigneurs en ont fait preuve, tel cet « homme du pardon » ainsi consacré pour sa réputation en la matière . Aux antipodes de la mollesse, signe de faiblesse et de manque de jugement, la clémence constituait une marque de noblesse et un gage de commandement viril et sûr. Yazîd, le frère du calife omeyyade Mo’awiyya, n’ayant pas donné une suite favorable à une demande de Hassan fils du calife cAli et neveu du prophète, se fit sermonner fermement par son frère qui prêta son manque de perspicacité et de sagesse, dans l’affaire en question, à l’influence de sa mère, c’est-à-dire à l’inconséquence du jugement féminin . Mo’awiyya lui écrit à ce propos :
    J’ai compris que tu avais deux jugements. L’un d’eux te vient de Abou Sofiyâne , l’autre de Soumeyya. Concernant celui de Abou Sofiyâne il est fait à la fois de mansuétude et de résolution, quant à celui de Soumeyya il est pareil au jugement de ses semblables » Mocawiyya cassa la décision de son frère et accéda ainsi à la demande de Hassan ajoutant « quant au fait que tu n’aies pas accueilli favorablement son intercession auprès de toi, c’est une opportunité que tu as repoussée au profit de qui en est plus digne que toi.
    Mo’awiyya est souvent cité en exemple du roi magnanime. C’est une qualité qui lui a valu, semble-t-il, la reconnaissance d’un sens politique supérieur. D’aucuns le considèrent comme le chef le plus seigneurial après le Prophète Muhammad, plus accompli même, sous cet angle, que le calife cOmar .
    Mais regardée de près, cette mansuétude si frappante n’est qu’un trompe-l’œil malgré la véracité des faits rapportés. L’épée impitoyable et sanglante du roi est toujours dégainée et confiée à d’autres mains qui n’ont pas, quant à elles, le loisir d’être clémentes. Le roi se doit en effet de faire punir par ses auxiliaires et ses agents. Quand le pardon s’impose, c’est par contre à lui que revient le privilège et le mérite d’en faire part. Et le geste clément devra alors faire l’objet d’une grande publicité et d’abord d’avoir lieu en public . C’est le même principe que pour le don.
    C’est que Dieu, le roi des rois, modèle de la parfaite autorité, s’attribue la distribution des bienfaits lui-même et délègue par contre les prophètes ou les anges pour toute entreprise de mort ou de destruction . Les grands rois n’ont pas, à l’image de Dieu, de main gauche susceptible de pécher. Pardonner et notamment à un condamné à mort, revêt une importance capitale et met en relief la toute-puissance du roi. Une telle clémence revient à donner la vie, c’est-à-dire à accomplir l’acte capital et fondateur qui relève sans partage de l’autorité suprême. Il est rapporté dans la tradition prophétique qu’à la création d’Adam « Dieu l’a créé de sa propre main puis l’a fait en sa présence ». Une autre version ajoute qu’il « lui aurait parlé en face », c’est-à-dire directement, sans voile et sans faire intervenir, en qualité de représentant ou de porte-voix, un de ses anges .
    C’est cette démarche même qu’on retrouve chez les grands rois. Parlant à un de ses gouverneurs, Mocawiyya s’explique à ce sujet : « Nous ne devons pas gouverner les gens de la même manière, nous serions alors perçus comme un seul et même homme. Ne nous montrons pas tous indulgents car les gens se plairaient à désobéir, ni durs car nous les pousserons à des périls. Il est plus indiqué pour toi que tu sois pour la dureté et la rudesse, et moi pour la clémence et la miséricorde. »
    Le pardon du roi est le frère jumeau de sa colère. L’un ne voit pas le jour sans l’autre. Des poètes ont chanté cette colère que vient tempérer la clémence . Ainsi Al-Hajjâj, le fameux tyran de Bagdad où il siégeait en qualité de gouverneur omeyyade, se vit contraint par ses maîtres de divorcer d’autorité d’une descendante alaouite qu’il avait prise comme épouse. Il leur écrivit son consentement : « Ô descendants d’Abou Sofiyâne ! Vous aimez pardonner et le pardon présuppose le courroux. Alors nous vous mécontentons pour l’heure dans l’espoir de votre grâce à venir ! ». Ou encore cette femme dont le fils prisonnier risquait la mort et qui obtint la grâce royale du seul fait de la volonté du prince qui s’exclama : « Je ne veux pas connaître son péché ni vous voir faire la preuve de son innocence. Prenez note pour elle de son élargissement ! » On croirait entendre un autre roi d’ailleurs à la réplique presque pareille : « le pardon, le pardon ! Et moi injuste aussi, il faut que je vous l’accorde ! »
    Le roi à peine installé ou fraîchement sorti de son cocon de seigneur de guerre, est dans l’obligation de se faire craindre par la force de l’épée. Le roi accompli, quant à lui, met en avant sa clémence. Ce conseiller faisant louange de la puissance de son maître lui suggère la voie royale à suivre dans le cas d’un condamné aux délits graves : « Si vous le tuez, les rois avant vous en ont mis à mort d’autres ayant commis de moindres crimes que le sien. Si vous le graciez, vous serez le seul à avoir gracié un tel que lui. » Le don de la vie, l’istihya, dont nous reparlerons, relève ainsi de la grandeur royale. Il est de l’ordre du miracle. Le condamné noirci de péchés est condamné par la loi. Le roi législateur et justicier se fait violence et fait place au roi magnanime qui se détache ainsi et octroie sa clémence. C’est cette bipolarité qui donne tout à la fois le privilège de condamner et de pardonner. Le pardon relève de l’extraordinaire du roi. C’est le roi-dieu qui distribue la clémence jouant en faveur de sa divinisation. Il est le seul en mesure de pardonner ! Et surtout sans autre raison que son bon vouloir. La logique du pardon ne semble résider que dans la personne du roi, ce qui accentue plus que tout voile la distance avec le monde alentour. Le roi est décidément unique !
    Le roi passe ainsi d’un extrême à l’autre. Nous sommes en plein dans le mystère de la puissance et du pouvoir. L’incertitude pèse dans le regard des autres sur les faits et gestes du monarque. Dans la succession des édits de vie et de mort il y a l’association des deux pôles qui sont le propre du roi : la vie et la mort. La clémence est l’arme privilégiée et la preuve certaine de ce pouvoir absolu à chaque fois qu’elle intervient . Le pardon est vital pour un mourant comme l’est l’assurance d’un avenir paisible pour sa descendance. Cet individu, voué à une mort certaine, qui implore le roi de lui accorder al-amân, c’est-à-dire la sauvegarde, s’explique : « Que comptes-tu en faire alors que tu vas à la mort ? Il répondit : afin que soient épargnés mes biens et que mes enfants vivent en sécurité. »
    Le roi a conscience de l’étendue de tels privilèges qui vont au-delà de la mort d’un individu pour embrasser la vie et le destin des siens. C’est ce qui rend le geste de pardonner grandiose et divin. Dieu en personne a revendiqué en premier la miséricorde à l’orée du texte sacré pour signifier sa Toute-puissance : Il se veut d’abord et avant tout « Le Clément, le Miséricordieux ». Tel grand calife omeyyade qui sait la portée céleste de sa clémence se revendique le Clément et en met en doute « qu’il y ait un péché plus considérable que son pardon, une ignorance plus grande que sa clémence et un mal qui dépasse son bienfait. »
    Plus qu’une façon de flatter le compétiteur et de le gagner (musâna’a) ainsi qu’on pourrait le penser , le hilm qui nourrit le pardon est l’expression de la force et de la domination. Dans l’expression de prière consacrée pour le repos des morts : « Que Dieu le couvre de sa miséricorde », le verbe utilisé, taghmmada, est dérivé du fourreau de l’épée. La miséricorde de Dieu est censée cacher nos péchés et les effacer , mais l’apparence du fourreau ne peut en rien occulter la réalité foncièrement sanglante de l’épée. Le pardon est tel le fourreau, il dérobe l’épée momentanément aux regards mais n’en rappelle pas moins sa présence. Car la grâce peut, sans prévenir, muer en disgrâce. Il ne manque pas d’anciens détenus lucides qui, après avoir enduré le calvaire dans les geôles du roi puis reçu son pardon, prennent soin de s’éloigner avant que la colère à venir ne vienne à bout de ce qui leur reste à vivre .
    La clémence est en fait une des manifestations de la domination aboutie ; la miséricorde en est l’accomplissement parfait comme dans l’exemple divin. Les mots qui désignent la soumission et l’avilissement décrivent trois étapes et trois cas de figures. L’abaissement peut survenir dans un premier cas suite à la violence et à l’oppression (al-dhul), il peut provenir dans un second cas de figure après que le dominé ait fait preuve de résistance (al-dhal). Enfin l’avilissement peut être simplement la miséricorde qui intervient dans une situation de soumission et d’asservissement total (al-dhil) , comme y incite le texte sacré : « Incline vers eux, avec bonté, l’aile de la tendresse et dis : « Mon Seigneur ! Sois miséricordieux envers eux… ».
    Le pardon royal est ainsi le produit d’un lien d’oppression, de violence et d’asservissement qui fait part publiquement du déshonneur de la partie soumise. Une des images de cet avilissement qui fait suite à une résistance est celle du séditieux écrasé et menacé se jetant sur l’étrier du roi, baisant ses pieds et ployant le genou pour implorer le pardon. Le geste, à ce point courant et expressif, a donné le verbe, dérivé de l’étrier (al-gharz, étrier en cuir) qui signifie la reddition et la demande de clémence après la révolte . Demander pardon à genoux est ainsi l’image consacrée et un symbole fort du lien entre la clémence et la servitude. La grâce du roi tout-puissant n’a pas d’autres présupposés ni une autre issue. Elle est inscrite dans son mystère, dans le secret de son règne

     

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